Une histoire de désir, de plaisir, de liberté
L'art et l'amitié. Cette conjonction cimente le spectacle de
Guesch Patti, Elle sourit aux larmes, composé de cinq solos signés par cinq chorégraphes (
Odile Azagury, odile Duboc, Pascale Houbin, Daniel larrieu, Dominique Marcy), sous la direction d'
Anne-Marie Reynaud. "
La danse est ma passion première depuis l'enfance, confie Guesch Patti. J'avais besoin de retrouver le fil qui me relie à la période la plus importante de ma vie, de remonter à la source. Grâce à cette soirée conçue uniquement avec des artistes que j'aime - certains depuis longtemps-, j'ai rejoint ma famille définitive qui est celle de la danse. Sans pour autant me renier, ni évacuer quoi que ce soit de mon parcours. Mais quand la vérité d'un être est quelque part, il y va. Je suis en train de redevenir moi-même". Sans fausse pudeur, Guesch Patti file au coeur du sujet. L'art, comme expression intime de l'être ; amitié, avec ses corollaires : respect, générosité, confiance. Tout pour propulser ce qui est d'abord une histoire de désir et de plaisir, de liberté que l'on s'accorde et que l'on donne aux autres, de risque assumé et de folie douce.
Elle sourit aux larmes se pose comme une formule chorégraphique inaccoutumée à la hauteur de la personnalité de Guesch Patti.
Oser devenir ce que je suis
Avant d'être la chanteuse d'un tube à faire péter les décibels,
Etienne (1988), cet ex-petit rat de l'Opéra, fut engagé à 15 ans par Roland Petit, opta pour la danse contemporaine huit ans plus tard dans la compagnie d'Anne Béranger et Joseph russillo, collabora avec Carolyn Carlson puis avec le Four Solaire d'Anne-Marie Reynaud et Odile Azagury. Militante dès le début des années 70 de cette nouvelle forme de danse qui allait révolutionner le paysage chorégraphique, elle court les routes de France avec une expo-conférence-spectacle où elle joue (presque) tous les rôles, de la caissière à l'animatrice pour enfants en passant par la danseuse en tutu au justaucorps. Mais elle cachetonne aussi à la télé derrière Sylvie Vartan ou Nana Mouskouri. En 1984, elle lance Dacapo, un trio de filles qui dansent et adorent chanter, puis saisit sa chance en solo avec Étienne. Une bombe dont elle paye encore la facture : "
J'ai pris tout à coup une place extraordinaire dont je n'étais pas responsable. Dans le rôle de la chanteuse populaire, on me demandait de décliner toujours le même thème et je me suis vite sentie de guingois au milieu du show-biz. Je revendique d'être un caméléon, un être multiple, chanteuse, actrice, danseuse et de pouvoir passer d'une chose à une autre naturellement. Je peux montrer l'ambiguïté qui est la mienne, construire un parcours qui me ressemble, avec des nuances, des doutes, des avancées mais aussi des reculs, bref oser devenir ce qui je suis."
Le ton est ferme, le propos blindé par l'honnêteté. Vaille que vaille, Guesch Patti continue d'enregistrer à son rythme les chansons qui lui sont chères :
Blonde, La Marquise et
La Chinoise font partie de la bande-son du film
The Pillow Book (1995) de Peter Greenaway avec lequel elle a un projet d'opéra.
Aucun des cinq chorégraphes n'a eu l'idée de refuser sa proposition
Quand elle parle de son métier comme d'une quête, non seulement elle séduit, mais elle convainc. Pour preuve : aucun des cinq chorégraphes sollicités pour cette soirée n'a eu une seconde l'idée de refuser sa proposition. Sur les traces de Daniel Larrieu qui avait déjà réglé une courte pièce pour elle à l'occasion d'une carte blanche au Théatre contemporain de la danse en 1998, tous ont cédé à l'attrait de cette "étoile énigmatique". Si Odile Azagury a "
d'abord eu la trouille" d'écrire pour une interprète qu'elle n'avait pas choisie, elle s'est rapidement laissée emporter par "
sa générosité, la profondeur de son rapport à la danse et cette affection presque sacrée qu'elle porte aux danseurs". Odile Duboc s'est souvenue de sa première rencontre avec Guesch il y a trente ans à Paris dans les cours de Joseph Russille : "
Elle avait une aura, une présence tout simplement explosive. c'était ce qu'on appelle une bête de scène. Je ne voyais qu'elle." Pascale Houbin confie avec la simplicité qui est la sienne que "
Guesch est une belle personne à rencontrer et que rien que pour ça, la chose en vaut la peine". Quant à Dominique Mercy, dont le planning auprès de Pina Bausch lui laisse peu de répit, il a accepté de se lancer pour la première fois de sa vie dans la chorégraphie. il signe une série de brefs intermèdes qui jouent les traits d'union entre les différents solos. un cadeau qui sonne comme un défi au fil d'un spectacle composite dont la force tient en partie à la finesse de ses articulations.
De l'abstraction pensive, comme suspendue au bord d'un gouffre, d'Odile Duboc à la tragédie crue de cette femme en colère qu'est Odile Azagury, de l'élégance recueillie signée Larrieu à la poésie du bout des doigts de Pascale Houbin, autant d'escales dans un voyage qui se lit aussi comme le journal de bord de la vie d'une femme. "
Une femme de désir et d'émotion qui affirme ses cinquante ans et sa maturité d'artiste", précise Anne-Marie reynaud. "
Il s'agit en fait d'un divertissement dramatique", précise Guesch Patti dans un rire qui fouette l'air comme une pirouette. Bien campée sur ses positions, elle sourit ensuite... aux larmes.
Rosita Boisseau